La parole d’Ibn Abbas رضي الله عنه — كُفْرٌ دُونَ كُفْرٍ (Kufrun duna kufr, « une mécréance en deçà de la mécréance ») — est l’une des paroles les plus citées et les plus mal comprises de la tradition islamique. Elle est au cœur d’un débat doctrinal capital : qu’est-ce que signifie exactement « ne pas juger par ce qu’Allah a révélé » ? Cette parole, transmise avec une chaîne authentique et commentée par les plus grands savants de l’islam, trace une frontière précise entre ce qui relève du kufr akbar (la mécréance majeure qui sort de l’islam) et ce qui relève du kufr asghar (la mécréance mineure qui reste dans l’islam). Comprendre cette distinction correctement, selon la méthode d’Ahl al-Sunnah wa al-Jama’a, permet d’éviter deux déviations graves : le takfir excessif des Khawarij, et l’irjâ’ des Murji’a.
1. Le texte coranique : les trois versets fondateurs
La parole d’Ibn Abbas est une réponse exégétique à trois versets consécutifs de la sourate Al-Ma’ida, qui utilisent trois termes distincts pour qualifier ceux qui ne jugent pas par ce qu’Allah a révélé. Ces trois versets forment la base de la distinction qu’Ibn Abbas établit :
| Verset | Terme utilisé | Sens selon Ibn Abbas |
|---|---|---|
| Al-Ma’ida 5:44 وَمَن لَّمْ يَحْكُم بِمَا أَنزَلَ اللَّهُ فَأُولَٰئِكَ هُمُ الْكَافِرُونَ « Et quiconque ne juge pas d’après ce qu’Allah a révélé, ceux-là sont les mécréants. » | الْكَافِرُونَ (les mécréants) | Kufr duna kufr — mécréance en deçà de la mécréance |
| Al-Ma’ida 5:45 وَمَن لَّمْ يَحْكُم بِمَا أَنزَلَ اللَّهُ فَأُولَٰئِكَ هُمُ الظَّالِمُونَ « Et quiconque ne juge pas d’après ce qu’Allah a révélé, ceux-là sont les injustes. » | الظَّالِمُونَ (les injustes) | Zulm duna zulm — injustice en deçà de l’injustice |
| Al-Ma’ida 5:47 وَمَن لَّمْ يَحْكُم بِمَا أَنزَلَ اللَّهُ فَأُولَٰئِكَ هُمُ الْفَاسِقُونَ « Et quiconque ne juge pas d’après ce qu’Allah a révélé, ceux-là sont les pervers. » | الْفَاسِقُونَ (les pervers) | Fisq duna fisq — perversité en deçà de la perversité |
Ibn Abbas a donc observé que le Coran lui-même utilise trois termes différents pour décrire le même acte — preuve que des niveaux distincts sont possibles selon la nature et l’intention du jugement contraire à la Shari’a d’Allah.
2. La parole d’Ibn Abbas : texte arabe et chaîne de transmission
La parole complète d’Ibn Abbas رضي الله عنه est la suivante :
كُفْرٌ دُونَ كُفْرٍ، وَظُلْمٌ دُونَ ظُلْمٍ، وَفِسْقٌ دُونَ فِسْقٍ
« Une mécréance en deçà de la mécréance, une injustice en deçà de l’injustice, une perversité en deçà de la perversité. » — Ibn Abbas رضي الله عنه, rapporté par Sa’id ibn Jubayr
La chaîne de transmission (isnad)
Cette parole est transmise par plusieurs voies, dont la plus solide passe par Sa’id ibn Jubayr (mort en 95 H), l’un des plus éminents élèves d’Ibn Abbas, célèbre pour sa mémorisation et sa probité. Al-Tabari la rapporte dans son tafsir (Jami’ al-Bayan, sur le verset 5:44) avec l’isnad : Ibn Waki’ ← Ibn ‘Uyayna ← Hisham ibn Hajar ← Sa’id ibn Jubayr ← Ibn Abbas. Al-Hakim ibn Jubayr la rapporte également (Al-Mustadrak, 2/313) et la qualifie de chaîne authentique selon les critères de Muslim. Al-Bayhaqi la cite dans son Al-Sunan al-Kubra. L’imam Waki’ ibn al-Jarrah (l’un des maîtres de l’imam Ahmad) la rapporte aussi.
3. Les grands commentateurs du Coran sur Al-Ma’ida 5:44
Al-Tabari (224–310 H) — Jami’ al-Bayan
L’imam Muhammad ibn Jarir Al-Tabari est le premier des grands mufassirun (commentateurs du Coran) à traiter ce verset de manière exhaustive. Dans son Jami’ al-Bayan ‘an Ta’wil Ay al-Qur’an (sur le verset 5:44), il compile toutes les traditions des Compagnons et des Tabi’un sur ce passage. Il rapporte la parole d’Ibn Abbas et conclut que le contexte original de ces versets vise les Ahl al-Kitab (les gens du Livre) qui n’appliquaient pas leurs propres Écritures. Il établit néanmoins que la règle générale s’applique à tout juge qui délaisserait le jugement d’Allah, et distingue entre celui qui le fait par juhud (refus et négation dans le cœur) et celui qui le fait par zulm (injustice) ou fisq (perversité) sans nier la légitimité du jugement d’Allah.
Ibn Kathir (701–774 H) — Tafsir al-Qur’an al-Azim
Isma’il ibn Kathir est l’un des savants qui a le mieux synthétisé la position d’Ahl al-Sunnah sur ce verset. Dans son Tafsir al-Qur’an al-Azim (sur Al-Ma’ida 5:44), il écrit explicitement :
مَنْ تَرَكَ الْحُكْمَ بِمَا أَنْزَلَ اللَّهُ جُحُودًا بِهِ وَاسْتِهَانَةً بِهِ فَهُوَ كَافِرٌ. وَمَنْ تَرَكَهُ مَعْصِيَةً أَوْ تَهَاوُنًا مَعَ إِيمَانِهِ بِأَنَّهُ حُكْمُ اللَّهِ فَهُوَ ظَالِمٌ فَاسِقٌ.
« Quiconque délaisse le jugement par ce qu’Allah a révélé par juhud (négation) et mépris de ce jugement est un mécréant (kufr akbar). Quiconque le délaisse par désobéissance ou négligence tout en croyant que c’est bien le jugement d’Allah est un injuste et un pervers (kufr asghar). » — Ibn Kathir, Tafsir al-Qur’an al-Azim, Al-Ma’ida 5:44
Ibn Kathir cite ensuite la parole d’Ibn Abbas (kufrun duna kufr) comme preuve de cette distinction et réfute implicitement la lecture des Khawarij qui font du verset une règle absolue conduisant au takfir.
Al-Qurtubi (600–671 H) — Al-Jami’ li-Ahkam al-Qur’an
Muhammad ibn Ahmad Al-Qurtubi, dans son encyclopédique Al-Jami’ li-Ahkam al-Qur’an (sur Al-Ma’ida 5:44), rapporte également la parole d’Ibn Abbas et note que les savants ont distingué entre plusieurs situations : le juge qui juge par corruption (riswa), celui qui juge par passion ou erreur, et celui qui rejette en bloc la loi d’Allah. Seule cette dernière situation entraîne la mécréance majeure selon le consensus des savants d’Ahl al-Sunnah.
Al-Baghawi (436–510 H) — Ma’alim al-Tanzil
Al-Husayn ibn Mas’ud Al-Baghawi, dans son Ma’alim al-Tanzil, confirme la même lecture et rapporte que ‘Ata’ ibn Abi Rabah, autre grand élève d’Ibn Abbas, a transmis la même explication : les trois termes (kafir, zalim, fasiq) décrivent des niveaux distincts selon que l’acte est accompagné d’istihlal (considérer l’illicite comme licite) ou non.
4. Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim : la synthèse doctrinale
C’est l’imam Ahmad ibn Taymiyya (661–728 H) qui a fourni la synthèse doctrinale la plus précise et la plus influente sur cette question, dans son Majmu’ al-Fatawa (tome 7, p. 254) :
وَقَدْ يَكُونُ ذَلِكَ كُفْرًا، وَقَدْ يَكُونُ مَعْصِيَةً وَفِسْقًا، بِحَسَبِ حَالِ الْحَاكِمِ؛ فَإِنَّهُ إِنِ اعْتَقَدَ أَنَّ الْحُكْمَ بِمَا أَنْزَلَ اللَّهُ غَيْرُ وَاجِبٍ، أَوْ أَنَّهُ مُخَيَّرٌ فِيهِ، أَوِ اسْتَهَانَ بِهِ مَعَ اعْتِقَادِهِ وُجُوبَهُ فَهَذَا كَافِرٌ. وَإِنِ اعْتَقَدَ وُجُوبَهُ وَلَمْ يَحْكُمْ بِهِ فِي هَذِهِ الصُّورَةِ مَعَ اعْتِرَافِهِ بِأَنَّهُ مُسْتَحَقُّ الْعُقُوبَةِ فَهَذَا عَاصٍ.
« Cela peut être une mécréance ou une désobéissance et perversité, selon la situation du juge : s’il croit que juger par ce qu’Allah a révélé n’est pas obligatoire, ou qu’il a le choix, ou s’il le méprise tout en croyant à son obligation, alors il est mécréant (kufr akbar). Et s’il croit en son obligation mais ne juge pas par lui dans ce cas précis, tout en reconnaissant qu’il mérite punition, alors il est désobéissant (kufr asghar). » — Ibn Taymiyya, Majmu’ al-Fatawa, 7/254
Son élève Ibn al-Qayyim (691–751 H) développe cette distinction dans Madarij al-Salikin et dans Al-Siyasa al-Shar’iyya. Il distingue le kufr al-millah (qui expulse de l’islam) du kufr al-ni’mah (ingratitude) et des autres formes de kufr asghar. Il insiste sur le fait que le terme « kufr » dans le Coran et la Sunnah n’est pas univoque : il désigne tantôt la mécréance absolue, tantôt un acte de désobéissance grave que les savants appellent par métaphore « mécréance » sans que cela implique la sortie de l’islam.
5. La distinction fondamentale : kufr akbar et kufr asghar
La distinction entre kufr akbar (mécréance majeure) et kufr asghar (mécréance mineure) kufr duna kufr est un principe établi par consensus (ijma’) des savants d’Ahl al-Sunnah. Elle repose sur un critère central : l’istihlal — considérer licite ce qu’Allah a déclaré illicite, ou nier l’obligation de ce qu’Allah a ordonné.
| Critère | Kufr Akbar (mécréance majeure) | Kufr Asghar (mécréance mineure) |
|---|---|---|
| Nature de l’acte | Négation (juhud) ou mépris (istikhfaf) du jugement d’Allah dans le cœur | Acte contraire à la Shari’a avec reconnaissance de son illégitimité |
| Effet sur la foi | Expulse de l’islam | Reste dans l’islam mais avec perte partielle de la foi |
| Terme coranique associé | الْكَافِرُونَ (Al-Ma’ida 5:44) | الظَّالِمُونَ / الْفَاسِقُونَ (5:45 et 5:47) |
| Exemple concret | Remplacer la Shari’a par un système de lois humaines en croyant ce système meilleur ou équivalent | Commettre une injustice dans un cas précis tout en reconnaissant la supériorité de la loi d’Allah |
| Savants de référence | Ibn Taymiyya, Ibn Kathir, Ibn al-Qayyim, Al-Tabari | Même savants — position non opposée mais complémentaire |
Il est fondamental de comprendre que cette distinction ne « facilite » pas les jugements contraires à la Shari’a — elle les qualifie correctement selon leur nature réelle, ce qui est la condition d’une réponse adéquate.
6. L’erreur des Khawarij : le takfir abusif
Les Khawarij — premier groupe sectaire apparu dans l’histoire de l’islam, au moment du litige entre Ali ibn Abi Talib رضي الله عنه et Mu’awiya رضي الله عنه — ont fait du verset Al-Ma’ida 5:44 leur argument principal pour déclarer mécréants les dirigeants qui n’appliquent pas intégralement la Shari’a. Cette lecture, que les savants d’Ahl al-Sunnah ont réfutée depuis les premiers siècles de l’islam, commet plusieurs erreurs graves :
- Elle ignore la parole d’Ibn Abbas lui-même, qui précise que ce kufr est « en deçà du kufr » — c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de la mécréance qui expulse de l’islam dans tous les cas.
- Elle contredit l’ijma’ des Compagnons : aucun Compagnon du Prophète ﷺ n’a déclaré mécréant un dirigeant musulman sur la base de ce verset.
- Elle ignore la condition de l’istihlal : le takfir ne peut être prononcé sans établir que la personne nie ou méprise l’obligation du jugement d’Allah dans son cœur.
- Elle contredit les hadiths authentiques sur l’interdiction du takfir à l’égard des gens de la qibla (ceux qui se tournent vers La Mecque pour prier), rapportés dans le Sahih de Muslim et le Sahih d’Al-Bukhari.
L’imam Ahmad ibn Hanbal, interrogé sur les Khawarij, a dit qu’ils constituent une déviation grave et que leurs règles sur le takfir contredisent la méthode des Salaf. Ibn Taymiyya consacre de longs développements à leur réfutation dans ses écrits, notamment dans Minhaj al-Sunnah al-Nabawiyya.
7. L’erreur inverse : la position des Murji’a
À l’opposé des Khawarij se trouve l’erreur des Murji’a, qui considèrent que les actes n’ont aucun impact sur la foi (iman) et que donc tout jugement contraire à la Shari’a ne peut jamais constituer un kufr. Cette position est également rejetée par Ahl al-Sunnah, pour des raisons symétriques :
- Elle nie la réalité du kufr akbar lié au juhud et à l’istihlal, clairement établi par le Coran, la Sunnah et le consensus des savants.
- Elle ouvre la porte à l’impunité doctrinale en effaçant toute conséquence de la foi dans les actes.
- Elle contredit la définition de l’iman selon Ahl al-Sunnah : qawl bi-l-lisan, wa ‘aqd bi-l-janân, wa ‘amal bi-l-arkân — parole de la langue, conviction du cœur, et acte des membres.
8. La position d’Ahl al-Sunnah wa al-Jama’a : la voie du milieu
La position correcte d’Ahl al-Sunnah wa al-Jama’a est la voie du milieu (wasatiyya) entre ces deux déviations. Elle peut se résumer en trois principes établis par consensus des savants :
- Le kufr akbar est réel : quiconque nie l’obligation du jugement par la Shari’a, ou considère qu’un système de lois humaines est équivalent ou supérieur à la loi d’Allah, ou remplace délibérément la Shari’a en la considérant comme dépassée, commet un kufr akbar qui expulse de l’islam — sous réserve de l’établissement des conditions du takfir et de l’absence des obstacles (mawani’).
- Le kufr asghar est réel : un juge qui rend un jugement injuste dans un cas particulier, ou qui cède à la corruption ou à la passion, tout en reconnaissant dans son cœur que la loi d’Allah est la vérité, commet un kufr asghar, un zulm ou un fisq selon la gravité — mais il reste musulman.
- Le takfir individuel requiert des conditions strictes : il faut établir la preuve (iqamat al-hujja), s’assurer de l’absence d’ignorance (jahl), de contrainte (ikrah), d’erreur d’interprétation (ta’wil) ou d’autres excuses légales (mawani’ al-takfir). Aucun individu ne peut être déclaré mécréant sans que ces conditions soient vérifiées par des savants qualifiés.
Ce cadre doctrinal est celui que défendent Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim, les quatre imams des madhabs (Abu Hanifa, Malik, Al-Shafi’i, Ahmad), et l’ensemble des grands savants contemporains tels que l’imam Ibn Baz, l’imam Al-Albani et l’imam Ibn ‘Uthaymeen, qui ont tous mis en garde contre le takfir des dirigeants musulmans basé sur ce verset.
9. Application contemporaine : le jugement par les lois civiles
La question du jugement par les constitutions et les codes civils dans les pays à majorité musulmane est l’une des applications les plus sensibles de ce principe. La position d’Ahl al-Sunnah, fondée sur les principes ci-dessus, conduit à distinguer :
- Le régime qui impose des lois civiles en niant la supériorité de la Shari’a ou en la qualifiant d’inadaptée à l’époque moderne : cela peut relever du kufr akbar si l’istihlal est établi.
- Le juge ou fonctionnaire qui applique une loi civile dans un cas précis tout en reconnaissant dans son cœur que la loi d’Allah est supérieure : cela relève du kufr asghar ou du fisq, pas du kufr akbar.
- La distinction est d’ordre interne : elle porte sur ce qui est dans le cœur (i’tiqad), ce que seul Allah connaît avec certitude — d’où la nécessité extrême de prudence dans tout jugement individuel.
Le sheikh Muhammad ibn Salih Al-‘Uthaymeen رحمه الله a précisé dans ses explications de l’aqida : « Nous ne pouvons pas déclarer mécréant quelqu’un simplement parce qu’il a rendu un jugement contraire à la Shari’a, tant que nous ne savons pas s’il croit dans son cœur à l’obligation de juger par ce qu’Allah a révélé. » (Sharh al-‘Aqida al-Wasitiyya, Ibn ‘Uthaymeen).
Conclusion
La parole d’Ibn Abbas kufrun duna kufr est un pilier de la compréhension islamique correcte du rapport entre jugement, foi et mécréance. Transmise avec une chaîne authentique, commentée par les plus grands savants du tafsir — Al-Tabari, Ibn Kathir, Al-Qurtubi, Al-Baghawi — et systématisée dans la doctrine par Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim, elle trace une voie précise entre deux déviations historiques. Ni le takfir excessif des Khawarij, ni l’irja’ des Murji’a : Ahl al-Sunnah wa al-Jama’a qualifie chaque acte selon sa nature réelle, avec la rigueur que requiert la parole d’Allah.
Pour approfondir les questions liées à la transmission des textes islamiques et leur méthode d’interprétation, consulte notre article sur la science du hadith : origines, narrateurs et réponse aux Coranistes. Le lien entre jugement et obéissance aux dirigeants est analysé en détail dans notre étude du hadith Muslim 4891 sur l’obéissance à l’émir. La question connexe des pratiques litigieuses en aqida est traitée dans notre article Peut-on demander aux morts d’implorer Allah pour nous ?
FAQ — Questions fréquentes sur Kufr Duna Kufr
Qu’est-ce que le kufr asghar ?
Le kufr asghar (مécréance mineure) est un acte qualifié de « kufr » par les textes islamiques sans pour autant expulser de l’islam. Il désigne une grave désobéissance ou une ingratitude envers Allah, accompagnée de la reconnaissance que l’acte est illicite. Il ne suppose pas de juhud (négation dans le cœur). La parole d’Ibn Abbas en est l’exemple le plus cité par les savants.
La parole d’Ibn Abbas figure-t-elle dans un hadith du Prophète ﷺ ?
Non — c’est une parole d’Ibn Abbas (athar, ou mawquf), non un hadith prophétique (marfu’). Elle est rapportée par son élève Sa’id ibn Jubayr, avec une chaîne solide que des imams comme Al-Tabari et Al-Hakim ont certifiée. Sa valeur d’autorité tient au fait qu’Ibn Abbas est un Compagnon du Prophète ﷺ, dont les paroles sur l’exégèse coranique ont une valeur de référence majeure.
Les Khawarij citent Al-Ma’ida 5:44 pour justifier le takfir — comment répondre ?
Précisément en citant la parole d’Ibn Abbas lui-même, qui interprète ce même verset comme désignant un kufr asghar dans les cas de désobéissance sans juhud. Ajouter à cela : (1) aucun Compagnon n’a fait de takfir d’un dirigeant musulman sur la base de ce verset ; (2) les hadiths authentiques de Bukhari et Muslim interdisent de déclarer mécréant quiconque dit « La ilaha illa Allah » ; (3) l’ijma’ des savants de tous les siècles — Al-Tabari, Ibn Kathir, Al-Qurtubi, Ibn Taymiyya — confirme cette lecture.
Peut-on faire le takfir d’un dirigeant qui gouverne par les lois civiles ?
Non, pas de manière automatique. Le takfir individuel requiert : (1) l’établissement de la preuve que la personne a été informée de l’obligation ; (2) la confirmation de l’istihlal — qu’elle considère le jugement contraire à la Shari’a comme permissible ou meilleur. Ces conditions ne peuvent être établies que par des savants compétents et selon une procédure précise. C’est la position des grands savants contemporains d’Ahl al-Sunnah : Ibn Baz, Al-Albani, Ibn ‘Uthaymeen. Le site Ahl al-Sounna rassemble des ressources en français fondées sur la méthodologie du hadith pour vérifier la véracité des sources des hadiths, utiles pour approfondir ces questions de manhaj.
Pourquoi le Coran utilise-t-il trois termes différents (kafir, zalim, fasiq) dans des versets presque identiques ?
C’est précisément le point de départ de la réflexion d’Ibn Abbas. Al-Tabari explique que ces trois termes désignent des degrés de gravité décroissants selon la nature de l’acte et l’état intérieur du sujet. Kafir (mécréant) est le terme le plus grave et désigne soit la mécréance absolue, soit une forme de kufr asghar selon le contexte — d’où la parole d’Ibn Abbas. Zalim (injuste) renvoie à l’injustice commise contre autrui ou soi-même. Fasiq (pervers) renvoie à la désobéissance aux commandements d’Allah.
Où peut-on lire les sources primaires sur ce sujet ?
Les tafsirs d’Al-Tabari, Ibn Kathir, Al-Qurtubi et Al-Baghawi sont accessibles gratuitement en ligne sur IslamWeb et sur Tafsir.app (avec recherche par verset). Le Majmu’ al-Fatawa d’Ibn Taymiyya est disponible sur IslamQA qui cite régulièrement ces sources avec références précises. La vérification des hadiths associés à ce sujet peut être faite sur Sunnah.com.